Man Holding Camera

CONTEXTE, GENÈSE ET IDEATION DU PROJET 

Commentaire de la co-scénariste et réalisatrice Frédérique Buck

Journaliste de formation, réalisatrice, je travaille comme auteure sur la question migratoire depuis début 2016 : publication en 2017 du recueil de témoignages « I’m not a refugee », réalisation du documentaire Grand H (www.grandh.lu). Co-fondatrice de plusieurs projets d’accueil et d’intégration des nouveaux arrivants, membre du comité exécutif de la plateforme nationale d’intégration des réfugiés RONNEN DËSCH, je suis quotidiennement en contact avec les réalités du terrain en lien avec la question migratoire. Connectée avec toute une série de chercheurs internationaux (politologues, sociologues, philosophes) et d’ONG’s aux quatre coins de l’Union Européenne, je m’intéresse particulièrement à l’évolution de la politique migratoire européenne ainsi que la couverture médiatique de la question migratoire. En août 2018, un ami - fondateur de Wise, une association qui pare aux urgences vitales des migrants clandestins à Calais et Grande-Synthe - m’invite à le rejoindre au camp de Grande-Synthe : la « jungle » (le terme « jungle » vient du mot « jungla » qui désigne la forêt en Farsi). J’y passe cinq jours. Même si j’étais« préparée » de par mes recherches, par des images et documentaires que j’avais vu sur le sujet, je me prends une claque énorme. 1500 personnes dont des enfants, des bébés, vivant à ciel ouvert dans une forêt dans des conditions inhumaines – à 100 mètres de la bordure d’autoroute, à 150 m de Auchan. A deux pas de « nous »,  et pourtant personne ne les voit – à part une poignée de bénévoles. J’ai été profondément choquée qu’un État de droit européen, au 21e siècle, puisse laisser des êtres humains, des enfants, vivre comme des animaux, pire même, au beau milieu de la civilisation. Que les citoyens acceptent cela. Sans eau, nourriture, toit, soin, toutes ces personnes étaient et sont « enfermés » dehors, au beau milieu de l’Union Européenne dans des conditions inimaginables. Tous ayant comme projet tenace de rejoindre illégalement l’Angleterre en camion ou bateau pneumatique. Je me lie avec une famille kurde avec laquelle je passe les journées et qui m’autorise, me demande même, de les filmer - ce que je fais mais peu, par pudeur et respect. Et surtout à des fins de documentation. Liza, leur fille de 12 ans, est particulièrement attachante. Elle a l’âge de ma fille...
L’idéation : du documentaire vers la fiction
A mon retour, je ressent le besoin de témoigner de ce que j’ai vu, de dénoncer l’hypocrisie de la politique migratoire européenne. Pour dénoncer les conséquences d’une politique d’asile basée sur une logique d’évitement des migrants, les conséquences dramatiques de l’absence de voies d’accès légales (prises de risque énormes et souvent fatales, trafic et traite des êtres humains), la fiction s’est peu à peu imposée. Au fil des semaines, j’abandonne progressivement l’idée de réaliser un documentaire sur la jungle de Grande-Synthe. Voici pourquoi : la jungle, c’est l’enfer sur terre. Saisir ce lieu hors norme dans sa toute sa complexité au moyen d’un documentaire relève de l’impossibilité, je crois. Car cet enfer n’est que partiellement visible pour nous, les externes. En tant que documentariste, vous pourrez témoigner de la vie de tous les jours au camp, mais vous ne pourrez pas filmer les démantèlements gouvernementaux (c’est interdit), vous ne pourrez pas filmer non plus l’activité liée au trafic d’êtres humains au camp la nuit. Vous pouvez essayer, mais vous risquerez votre vie. D’ailleurs les bénévoles des associations quittent soigneusement le camp au coucher du soleil. Car la nuit, le camp appartient aux passeurs. C’est la nuit que les deals entre migrants et passeurs se font. C’est la nuit que le camp vit vraiment puisque passer en Angleterre – UK – « You Kai » - est au centre des préoccupations des exilés. Ce qui explique la torpeur qui y règne le jour. En journée, le camp somnole, ses habitants sont épuisés (par leur condition mais aussi par leur nuit, par les « try » - les tentatives de passer en camion). Les journées sont marquées par l’attente. Toujours cette attente, ce flottement. Ensuite, filmer dans un camp pour réfugiés, c’est très délicat d’un point de vue moral, de la décence. Filmer, fixer des êtres humains, des enfants dans cet enfer, en proie à des urgences vitales (le froid, la faim, le sommeil, l’absence de tout) à tout jamais au moyen d’un documentaire, c’est problématique je trouve. Et finalement, c’est certainement préjudiciable à l’anonymat des migrants - une fois arrivés en Angleterre, il sera crucial pour leur dossier (leur avenir) de ne pas avoir laissé de trace dans un autre pays européen (cf. Règlement Dublin). Finalement, d’un point de vue formel, je pense qu’il y a matière à s’interroger aujourd’hui sur l’efficacité du documentaire comme outil de prise de conscience dans le domaine des migrations. 5 ans après le début de la « crise » migratoire, tout porte à croire que grand public semble anesthésié, hermétique aux prises de vues réelles. Nous avons vu des dizaines de documentaires, nous avons vu un enfant mort sur une plage européenne en 2015 et nous avons vu un père de famille avec sa fille, noyés, au Mexique en 2019. Et entre les deux, un durcissement sans précédent des politiques migratoires – avec des conséquences dramatiques. Encore une raison d’opter pour la fiction dans la mesure où elle permet de poser un langage différent, peut-être mois frontal mais non moins ambitieux. Pour You Kai nous avons choisi la fiction hybride. 


Les vrais sujets
Plus j’avance dans mes recherches et l’idéation, plus il apparaît que les vrais sujets quand on parle des jungles de migrants du Nord de la France, c’est la fermeture des frontières, le passage impossible vers l’Angleterre. En effet, pour des centaines de milliers de migrants, l’Europe est aujourd’hui une forteresse à laquelle on ne peut ni accéder légalement ni en sortir légalement. Ainsi, les migrants installés dans le Nord de la France ne peuvent accéder à l’Angleterre au vu des accords du Touquet qui installent la frontière anglaise sur le territoire français. En attendant de passer illégalement, les migrants n’ont aucun statut légal en France, statut légal qui leur permettrait d’accéder à des conditions d’accueil dignes et respectueuses des Droits de l’Homme (enfin, en principe, sur le papier). Car tous sont considérés par la France comme des non-sujets de droit puisqu’ils ne sont pas demandeurs d’asile mais simplement « en transit ». Par conséquent, dans la jungle, il n’y a aucune prise en charge de l’Etat : ni logement, ni nourriture, ni soins, ni conseil légal, ni scolarisation des enfants, ni protection des mineurs non-accompagnés. Quand on parle du business des passeurs, on doit parler du trafic et de la traite des êtres humains. La corrélation est inhérente. Une fois arrivés à Grande Synthe après des mois de voyage, les exilés ne disposent pour la plupart pas des fonds nécessaires pour payer leur traversée vers l’Angleterre. Ce sujet n’est quasi pas du 
tout traité par les médias, mais en l’absence d’argent, les exilés n’ont souvent pour unique solution que s’engager à rembourser les passeurs progressivement, sur des mois, voire des années, une fois arrivés en UK. Un autre aspect qui m’a marqué à Grande Synthe, c’est que la jungle en ce qu’elle est un lieu illégal (donc inexistant » aux yeux des pouvoirs public) est potentiellement un territoire sans lois, où les droits humains n’existent pas dans la mesure où les exilés n’ont aucune existence légale en France. Les femmes et les mineur(e)s non accompagné(e)s sont dans une position de vulnérabilité totale dans la jungle. Ils sont exposés à toute les violences imaginables. Le travail de recherche de la juriste Marta Welander, doctorante au Department of Politics and International Relations at the University of Westminster (Oxford University) et executive director de l’ONG Refugee Rights Europe montre clairement la correlation entre l’absence de voies d’accès légales et la traite humaine: “ Finding themselves trapped between the sealed off British border and the heavy-handed approach of the French authorities, many risk the dangerous, and sometimes deadly, journey to the UK via lorries, vessels and other UK bound vehicles. Others resort to smugglers for their onward journey, and it is beyond an extreme risk with no      doubt that these children are at extreme risk of exploitation and trafficking.”        

Au fil des semaines, après de longues recherches, une documentation fastidieuse et d’échanges étroits avec les ONG’s sur place, je comprends que les sujets à traiter quand on souhaite parle des « jungles » sont en fait « en dehors » des « jungles » : la fermeture des frontières, le durcissement progressif des politiques migratoires européennes, les passages illégaux inhérents à l’absence de voies d’accès légales, le business des passeurs, le trafic et la traite d’êtres humains, la vulnérabilité et l’abus des mineurs non accompagnés, le non-accueil des pays de transit européens, la frontière, la montée du populisme, le racisme. C’est donc tous ces thèmes qui sont naturellement imbriqués dans la réalité que j’ai voulu traiter. La fiction comme approche narrative s’est donc imposée. Durant mes recherches, la vulnérabilité des mineurs non-accompagnés tout au long de leur trajet migratoire m’a particulièrement intéressée. J’ai eu accès à bon nombre de récits via mes contacts avec les ONG’s du Nord de la France. La violence de ces récits est inimaginable. Peu couverte par les médias, elle est documentée par des chercheurs universitaires et par les ONG’s: « Sexual and gender-based violence along migration paths: some routes are more perilous than others for all migrants and irregular paths tend to pose graver risks. Regardless of the path taken, it is clear from published reports that when children resort to unsafe routes, and are traveling without the protection of caring adults, they are at significantly increased risk of suffering sexual and gender-based violence by ill-intentioned smugglers and other unscrupulous actors, being sold into labour or sex exploitation by traffickers or forced into “survival sex” to gain passage, shelter, sustenance or money for onward journeys.” In: “ALONE AND UNSAFE. Children, migration and sexual and gender-based violence. 

Report from The International Federation of Red Cross and Red Crescent

Societies (IFRC) Feb.2019. 


Christian Salomé, le président de l’association L’Auberge des migrants, qui

prépare et distribue quotidiennement avec Refugee community kitchen des repas pour les exilés de Calais et de Grande-Synthe, explique :

« Au départ, les mineurs sont souvent accompagnés d’un adulte, mais quand les CRS arrêtent un groupe de migrants, ils emmènent en centre de rétention ceux qui, à vue d’oeil, sont majeurs, et laissent les jeunes sur le trottoir, car ils ne savent pas quoi en faire. » Les filles mineures non accompagnées sont, quant à elles, absentes du documentaire, encore

plus obligées de se tapir que les garçons. « Nous en voyons quatre ou cinq venir aux distributions, mais elles se méfient et se protègent, poursuit Christian Salomé. C’est très difficile de savoir exactement ce qui leur arrive. Leur but est de réussir à passer coûte que coûte. Après, elles essaieront d’oublier ce qu’elles ont vécu. Si seulement il y avait des couloirs humanitaires, si seulement les familles et les mineurs pouvaient passer légalement… Ils seraient protégés. Les obliger à passer illégalement, c’est les livrer à tout, au pire. »


You Kai raconte sans enjoliver ce que la décence interdit d’édulcorer. You

Kai est dystopique, noir parce que la réalité l’est. C’est infiniment triste à écrire,

mais pour You Kai, nous n’avons rien inventé - ni l’indifférence des pays

d’accueils, ni la haine envers les exilés, ni le fait qu’ils dérangent pas mal de gens, ni les noyades, ni le trafic d’êtres humains, ni la situation sans issue pour les mineurs, ni les conditions du camp, ni les discours de haine, ni le refoulement, ni

la fermeture des frontières. Rien.

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